IA, SURHOMME, NIETZSCHE ET ÉVÉNEMENTIEL
Edito
Laurent Desjars
1/18/20264 min read


En ce début d’année, le bruit et la fureur autour de l’IA ne sont pas retombés, loin de là. Nous vivons un moment fort, qui annonce de grands bouleversements, des bouleversements fondamentaux dans notre manière de travailler, de nous comporter et même de penser. Pour les uns, l’IA va nous reléguer au rang d’inutiles et, pour les autres, faire de nous des surhommes. Et quand on parle de surhomme, je pense immédiatement à Nietzche et son célèbre idéal philosophique.
L’IA fait beaucoup de choses, plus vite, toujours plus haut, toujours plus fort, elle est entièrement à notre service, semble-t-il, mais fait-elle de nous des surhommes ? Et les entreprises en ont-elles réellement besoin ?


Avant tout, il est nécessaire de définir de quel surhomme nous parlons parce qu’au-delà du surhomme nietzschéen, il existe de nombreux concepts. Il y a le surhomme biologique, le supérieur de naissance, celui qui a la plus mauvaise réputation. Nous n’en parlerons pas. Il y a le surhomme héroïque représenté par des figures folkloriques comme Superman ou Spiderman, ou encore comme les policiers des films d’action américains qui peuvent éviter les balles de centaines de bandits armés jusqu’aux dents et résoudre toutes les énigmes en quelques minutes, voire secondes, même sous tension. Il y a le surhomme spirituel, le mystique, qui se place au-dessus de la majorité des gens parce qu’il est éveillé, sage, libéré de l’ego, souvent proche de l’illumination. Et il y a enfin le surhomme augmenté par la technologie, plus intelligent, moins exposé aux assauts du temps et physiquement plus fort. Ça, c’est le transhumanisme, vision rationaliste, utilitariste et matérialiste de l’homme.


A l’examen de toutes ces différentes figures, il serait logique que l’homme augmenté ait un certain attrait pour les entreprises. En théorie, il est plus productif, plus créatif, il va plus vite dans tous les domaines intellectuels, il résout des problèmes sur lequel un humanoïde buterait pendant des heures... Le seul problème, c’est son manque d’esprit d’équipe. Il ne cherche pas à être meilleur, il cherche à être le meilleur. Il ne transforme pas ses épreuves en force mais surmonte les épreuves par la force.
Le surhomme héroïque, quant à lui, aurait également un grand pouvoir d’attraction auprès des entreprises. Des gens avec des pouvoirs extraordinaires et une probité sans faille feraient le bonheur de n’importe quel manager. Il suffirait simplement de déterminer qui est le méchant et qui est le gentil pour parvenir à faire d’un surhomme héroïque un collaborateur héroïque. Imaginez Superman augmenté en plus par l’IA, par un agent, qui écrirait ses propres histoires à deux mains avec Chat GPT et les mettrait en image avec Nano Banana et Kling.


Et les surhommes font-ils des super entreprises et des super agences ? Pouvons-nous savoir si les surhommes ont ou auront la même vision de ce qu’ils doivent faire ou produire ? Pouvons-nous répondre à cette question sans savoir encore ce que nous allons additionner ?
Car l’intelligence artificielle peut faire progresser toutes nos capacités intellectuelles, stimuler notre créativité, augmenter notre vitesse de réflexion mais elle peut, en revanche, produire un humain assisté, passif, dépendant, qui délègue ses choix, sa pensée, son jugement même et sa responsabilité. Un homme augmenté peut devenir vide (Il y a plein de nuances entre les deux, bien entendu).


Pour en revenir à Nietzsche, c’est lui qui a annoncé que Dieu était mort. Une manière un brin provocatrice d’affirmer que les valeurs traditionnelles se sont affaiblies et que l’homme moderne risque de sombrer dans le nihilisme. Plus de sens et plus d’objectif. Le surhomme est une réponse à cette crise profonde. Il ne s’agit pas de performances accrues ou de capacités décuplées, de biceps en acier ou de prédire l’avenir. Le surhomme n’est pas plus fort ni plus intelligent. Il s’agit d’un être humain capable de se dépasser, de créer ses propres valeurs (après « la mort de Dieu ») et de donner du sens à sa vie sans s’appuyer sur des règles toutes faites. Le surhomme, dans l’esprit de Nietzche, assume pleinement sa liberté, ses choix et leurs conséquences. C’est un idéal philosophique, une direction, un mouvement de dépassement de soi.
Le surhomme nietzschéen ne serait-il donc pas celui qui dépasse et digère l’intelligence artificielle ? Celui qui lui donne du sens, l’inclut dans un système de valeur et ne la considère pas simplement comme un levier, une béquille ou un substitut, mais comme une épreuve à transformer en force.
Je suis nietzschéen et je suis fier de l’être.
Et vous ?
