LE PARADOXE DE MORAVEC : LES LIMITES DE L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ?

6/23/20267 min read

« Ce qui est difficile pour les humains est facile pour les ordinateurs et ce qui est facile pour les humains est souvent extrêmement difficile pour les ordinateurs. » C’est une observation formulée par Hans Moravec dans les années 80, une observation devenue assertion et que l’on a fini par baptiser « le paradoxe de Moravec ».

La machine, ou intelligence artificielle, peut en effet réaliser environ 10 000 pétaflops (un pétaflop = 1015, si vous ne le saviez pas encore...) d’opérations par seconde tandis que nous, pauvres êtres humains, nous ne pouvons réaliser que 10 000 fois moins d’opérations synaptiques par seconde. L’intelligence artificielle balaye désormais n’importe lequel d’entre nous au jeu de go ou aux échecs, elle peut résoudre des équations mathématiques complexes en quelques secondes, « voir » des problèmes de logique sous des angles que nous ne percevons pas, analyser d’immenses bases de données à une vitesse vertigineuse.

En revanche, la machine est encore incapable de jouer au tennis, de marcher correctement dans une pièce encombrée dont la configuration change tout le temps, incapable de comprendre le ton d’une conversation, se repérer parfaitement dans l’espace, vous faire rire ou vous faire pleurer à la demande, d’entretenir une conversation sincère avec vous, parce que vous êtes avant tout un client. L’IA est incapable de rattraper en quelques années les milliers d’années d’évolution qui ont forgé notre perception du monde et notre manière de l’appréhender. Lacer une paire de chaussures ou boutonner une chemise, c’est plus compliqué pour la machine que de coder ou composer une chanson. Du moins, au moment où j’écris ces lignes.

Mais pour quelles raisons je vous parle de pétaflops et de lacets ? Quel rapport peut-il bien y avoir avec l’événementiel ?

Eh bien, je voulais faire entendre une voix dissonante dans tout ce brouhaha promotionnel. Je voulais dire que la machine n’est pas forcément la réponse à tous les problèmes qui se présentent à nous dans notre vie professionnelle. Je voulais dire qu’un peu de recul, voire de distance, était sans doute nécessaire. Et je vous dis cela alors que je suis un consommateur d’IA au quotidien (un consommateur compulsif), un utilisateur sincèrement passionné, fasciné par toutes les capacités qu’elle ajoute, jour après jour, à ma panoplie de savoir-faire.

Pour ma part, je pense que l’IA et sa petite sœur la néo-robotique (ou l’humano-robotique pour verser dans le néologisme) ne vont pas s’emparer du travail de millions de gens et tout détruire sur leur passage, dans l’événementiel encore moins qu’ailleurs. Et cela pour plusieurs raisons.

La première, je viens de vous en parler. L’IA est un outil magique, certes. Elle est un excellent partenaire de brainstorming. Elle ne râle jamais et elle est toujours disponible, à n’importe quel moment de la journée. Elle est parfois meilleure que nous pour organiser les idées, proposer le plan d’une recommandation. Elle permet de concevoir des présentations qui ont de la tenue. Elle vous livre les images que vous lui demandez, elle peut vous « faire » vos moodboards et esquisser des roughs d’ambiance pour un événement... Je caricature pour éviter d’écrire un article de dix pages. Et par-dessus tout, elle va terriblement vite. Bravo l’IA.

Mais l’IA est encore loin d’être parfaite (comme nous ?). Vous qui, du coup, placez toujours plus haut votre niveau d’exigence, l’IA n'est pas encore capable de proposer des concepts réellement originaux. Je suis toujours satisfait du nombre de proposition de signature mais toujours mécontent de leur qualité et de leur pertinence contextuelle. L’IA a encore beaucoup de mal à se repérer dans l’espace. (L’autre jour, je lui demande une image, je lui décris parfaitement ce que j’attends mais le résultat n’est qu’un grand désordre et une mauvaise interprétation de ce qu’il est nécessaire d’imaginer pour y parvenir : changer un angle de vue, faire tourner la tête au personnage au centre de l’image vers l’objectif, produire le mur que l’on ne voyait pas sur le visuel initial.) Elle est encore limitée dans la génération de vidéo, dans la synchronisation labiale et dans la constance artistique, voire la constance tout court.

Et l’IA ne peut pas encore accompagner les intervenants d’une plénière sur des répétitions en se déplaçant dans toute la salle, parmi les techniciens et les décorateurs, en montant et descendant constamment des escaliers. L’IA ne peut pas encore écrire un script qui tient compte de toutes les nuances et les subtilités qui ont été perçues au cours de la préparation d’un événement. L’IA ne peut accrocher aucun projecteur sur un pont et elle ne peut pas encore régler l’image d’un VP. Mais j’ai déjà parlé de tout cela dans un article précédent.

La deuxième raison pour laquelle l’IA ne pourra, selon moi, monter jusqu’au ciel, vous les directeurs de projets, directrices de production, directeurs techniques, etc... c’est la consommation d’énergie et les perspectives de consommation futures. Le paradoxe de Moravec fonctionne également avec les exigences de la machine en termes d’énergie. Pour une tâche qui nous semble compliquée, la consommation reste raisonnable mais la consommation explose pour des tâches qui nous paraissent évidentes. Quand résoudre une multiplication comme 245 x 387 ne demande que quelques microjoules, saisir un objet compliqué exige une alimentation en électricité plusieurs millions de fois supérieure. Pour qu’un robot puisse se saisir d’un chiffon, par exemple, il faut en effet identifier l’objet, estimer sa forme en 3D, évaluer son poids, calculer les points de préhension, contrôler les moteurs en temps réel, corriger les erreurs grâce aux capteurs, des milliards d’opérations mathématiques à effectuer...

D’autant qu’il y a la troisième raison, et cette raison, c’est l’énorme impact sur les ressources en eau des centres de calcul géants que l’industrie de l’intelligence construit un peu partout pour répondre à la demande exponentielle. Vous le savez, les GPU (puces IA) produisent énormément de chaleur, il faut donc les refroidir en permanence. Les ordres de grandeur sont vertigineux. Un centre peut nécessiter l’utilisation d’un million de litre d’eau par jour (de l’eau potable) et pour les plus grands, on peut atteindre 19 millions de litre, soit la consommation d’une ville de 10 à 50 000 habitants. Par jour. Vertigineux ? Révoltant ? Oui. En Floride, d’ailleurs, les habitants protestent contre la construction d’un data center géant et le comté de Pasco envisage même un moratoire sous la pression populaire. Aux quatre coins des Etats-Unis, des associations de riverains contestent les projets en raison de leur impact sur les ressources en eau locales, des data centers qui auront un impact direct sur leur vie au quotidien. Vont-elles soudain s’arrêter de protester contre la dégradation de leur carde de vie ? Vont-elles renoncer à la ressource la plus vitale pour les êtres vivants ?

Même reconnaître un chat est une tâche gourmande alors imaginez la génération d’image à partir d’un portrait. Imaginez que vous désiriez vous transposer vous-mêmes dans un autre décor, habillé en skipper à la barre d’un catamaran sur la Route du Rhum, c’est l’escalade vers des centaines de milliards d’opérations mathématiques. La machine doit en effet reconnaitre le visage, le reconstruire en 3D, comprendre un nouveau décor, effectuer une fusion cohérente, faire un rendu final (générer plusieurs millions de pixels et vérifier la cohérence globale)... Je vous donne un exemple, au hasard, mais en additionnant les besoins, les chiffres sortent de l’entendement. Conclusion : cela va être compliqué de remplacer tous les professionnels de l’événementiel par des machines, par l’IAg, des robots etc... parce qu’il va être difficile de produire l’électricité pour les faire fonctionner. Les métiers intellectuels comme les métiers manuels sont en danger ? Oui, le temps du long spot promotionnel que l’on nous passe tous les jours. Le long terme aura sans doute raison du « tout IA ». Mais on nous parle sans cesse de sobriété, nous devrons utiliser ces machines et ces outils avec la même sobriété que l’on nous intime parfois de le faire avec le carburant de nos voitures, le chauffage en hiver...

Enfin, et c’est peut-être la raison principale, la raison la plus directe et la plus immédiate, c’est le sens même d’une opération de communication événementielle. Si les machines prennent un pouvoir total sur nos événements, quel type d’expérience ferez-vous vivre à vos publics, vos clients, vos communautés ? L’émotion, qui est le moteur même d’un événement, quel qu’il soit, sera-t-il au rendez-vous ? Et s’il est au rendez-vous, quel sera son coût en électricité et en eau, quel sera le prix des métaux et des ressources naturelles pour « fabriquer » cette émotion ? Combien d’opérations mathématiques à résoudre pour émouvoir, séduire ou faire sourire ?

Nous le saurons sans nul doute très bientôt.

Kaméléon Event

3 rue Charles-Marie Widor

75016 Paris

Contacts

Laurent Desjars

07 78 25 73 62

ldesjars@kameleon-event.com