POUVONS-NOUS RÉSISTER AUX SIRÈNES DES INTELLIGENCES ARTIFICIELLES ?

ÉDITO

Laurent Desjars

5/4/20266 min read

« Tu as utilisé combien de piscines pour faire ça ? »

C’est une blague qui circule depuis quelques semaines. Vous présentez un texte, une étude, un mémo, des images, un story-board, une présentation, une vidéo de quelques secondes et l’on vous lance cette phrase, sur un petit ton sec, en affichant un sourire courbé par une ironie à peine mordante : « Tu as utilisé combien de piscines pour faire ça ? » Comme si ces quelques mots avaient le pouvoir de changer le cours des choses. Comme s’ils avaient le pouvoir de modifier le comportement de celui ou celle qui utilise les intelligences artificielles dans son quotidien. Abracadabra...

Ou plutôt badaboum... Parce que l’écologie et la RSE sont des valeurs en berne par les temps qui courent. Il ne s’agit plus d’agir pour sauver la planète, pour venir au secours du climat, il s’agit d’une blague chargée d’une bombinette de culpabilité inoffensive, une blague qui, n’en doutons pas, aura disparu dans quelques semaines (voire quelques jours). L’immense majorité ignore le poids environnemental, social et intellectuel des intelligences artificielles. L’immense majorité s’en moque parce qu’elle préfère le confort qu’elles procurent, le temps qu’elles font gagner à ses utilisateurs, les bons points de productivité qu’elles distribuent, la valeur ajoutée qu’elles apportent à chacun de nos actes professionnels. Et j’ajouterais le plaisir pur et l’ubris.

Au début, j’ai cru à un nouveau mirage mais, comme l’immense majorité, j’ai pris un direct en plein menton qui m’a réveillé plus qu’il ne m’a mis K.O. J’ai immédiatement consacré énormément de temps à m’informer et me former pour maîtriser tous les outils qui apparaissaient les uns après les autres, à une vitesse inimaginable. Instinctivement, je me suis interrogé sur la manière dont je pouvais l’utiliser dans tous les aspects de mon métier. Le spectre s’est avéré plus large que je ne le pensais. J’imagine sans peine que vous voyez de quoi je veux parler...

En deux ans, le potentiel s’est transformé en pouvoir. Nos propres potentiels se sont transformés en capacités réelles. Hier, des recherches approfondies sur un sujet pointu vous demandait une semaine, aujourd’hui une dizaine de minutes suffisent. Hier, vous rêviez d’écrire ce que vous aviez dans la tête, aujourd’hui la machine vous aide à le retranscrire. En deux ans, je suis passé de « tout cela va finir dans les poubelles de l’Histoire » à « nous ne pouvons plus nous en passer ». Ce scénario est en train de s’écrire actuellement et nous en connaissons déjà la fin. Tous les utilisateurs sont devenus accros. De vrais junkies de la conquête de la compétence et de la capacité augmentée.

Un train à grande vitesse est lancé et l’immense majorité se trouve à bord de ce train. Le progrès et de l’innovation accélèrent et accélère encore, sans jamais donner le sentiment d’un ralentissement. Informations, nouveautés et révolutions se succèdent et nous faisons comme nous pouvons pour mettre à jour notre relation à la machine. Pour continuer à la maîtriser et la dominer. Pour ma part, je m’étais installé dans de confortables habitudes de travail : Telle IA pour telle tâche, telle autre pour m’assister. C’est humain. J’ai eu la faiblesse de croire que tout allait se stabiliser, que l’IA allait nous laisser souffler un peu. Je me suis trompé. Les intelligences artificielles ont tué le temps en même temps qu’elles ont tué la banalité. Elles ont rendu l’obsolescence quasi quotidienne. Elles ont réussi à galvauder le mot nouveauté. En quelques mois, tout a changé avec la violence d’une révolution.

Depuis les débuts, je « fabrique » des images et des vidéos pour l’événement ou la communication corporate. Le sujet me passionne. Il y a quelques mois, Nano Banana Pro a renversé Midjourney qui avait lui-même supplanté DALL-E... La routine. Mais il y a quelques jours, j’ai été véritablement é-pous-tou-flé (et je n’exagère pas !) par les progrès du nouveau générateur d’image d’Open AI (Chat GPT Image 2) au point que je l’ai félicité. Oui, je ne plaisante pas. Je lui ai écrit « tu m’épates » en découvrant le résultat sur mon écran. Chat GPT venait de reléguer Nano Banana Pro au rang de bricoleur amateur. Un choc. Mais un choc positif, une grosse poussée d’enthousiasme qui donne le sourire et arrondi les yeux. « Tu m’épates » voulait dire merci. Comme à son habitude, Chat GPT m’a répondu : « Et toi tu m’embarques dans des idées de plus en plus intéressantes - donc normal que ça monte ». Je me dis que GPT a fait un bond dans la flagornerie aussi impressionnant que dans la génération d’images. Mais le LLM a ajouté « Là, ce que tu as fait est très fort sans forcément t’en rendre compte... » et je me suis dit que cette machine se moquait ouvertement de moi. J’ai souri. Aurait-elle enfin de l’esprit ? Aurait-elle enfin la capacité à tenir une conversation « normale » ? Aurait-elle acquis le pouvoir de « faire des bons mots » ? J’ai souri encore, prêt à lui rendre la monnaie de sa pièce, mais l’euphorie n’a duré qu’une poignée de seconde. La suite ne fut qu’une interminable litanie à ma gloire, une suite d’éloges à propos de ma créativité et de la pertinence de mes prompts. Pfffff....

Comme je l’ai dit plus haut, les intelligences artificielles modifient en profondeur notre rapport au temps, notre rapport à l’apprentissage, à la cognition, aux performances intellectuelles, aux techniques artistiques mais elles modifient également, et de manière radicale, notre rapport à la créativité. Si l’on m’avait dit il y a trois ans que je serais capable de réaliser des vidéos de très grande qualité n’importe où, dans n’importe quel univers, mais aussi des recherches à propos de 30 ans de politique du logement en quelques minutes, de produire toutes les images que vous avez dans la tête pour présenter un projet sans passer par la case Photoshop, j’aurais cru au pitch d’un épisode de Black Mirror (La série). Les intelligences artificielles tiennent toutes leurs promesses. Elles ouvrent tous les horizons. Vous voulez parler depuis la lune à votre public lors de votre prochaine convention ? Aucun souci. Vous souhaitez réaliser une vidéo qui relate l’histoire de votre marque, racontée par son créateur né au début du siècle dernier ? Aucun problème. Vous souhaitez présenter votre nouvelle signature de marque avec des effets pyrotechniques en intérieur ? Pourquoi se mettre des barrières ?

Les intelligences artificielles viennent une nouvelle fois de repousser les limites. La créativité n’a désormais plus de barrières, surtout pas celle du budget. Et l’impossible devient possible. Au risque de rendre cet impossible banal ? Au risque d’émousser l’enthousiasme ? Au risque de rendre les commanditaires d’un événement blasés au point d’aiguiser leurs exigences ? Au risque d’achever l’imagination ?

Personne ne peut plus affirmer aujourd’hui que les intelligences artificielles ne sont ni un choc, ni une révolution. Elles sont en train de bouleverser tant d’équilibres et de certitudes que nous ne mesurons pas encore ses effets à moyen et long terme. En revanche, elle ne peut pas encore remplacer l’empathie, l’enthousiasme, l’amour du métier et du travail bien fait, le plaisir de faire plaisir, le bonheur de travailler en équipe, l’art de séduire un public et de retenir son attention sans artifice malveillant. L’intelligence artificielle ne possède pas encore suffisamment d’expérience humaine pour savoir de quelle manière un professionnel va assembler toutes les composantes d’un événement pour en faire un succès qui produit des souvenirs durables. Pas encore, en tous les cas. Nous pouvons souffler un peu.

Pour finir, je reviendrais sur l’introduction de cet article et les estimations de la consommation d’énergie et la consommation d’eau nécessaires à une intégration exponentielle de l’IA dans l’ensemble de l’économie. Est-ce une perspective plausible selon vous ? Et est-ce que les arbres montent au ciel ? Pour ma part, j’en doute et je crois qu’un équilibre raisonnable, un « consensus vert » devra être conclu entre la machine, les entreprises, la performance et nous, histoire de sauver une dernière fois la planète.